“2924ème jour de confinement”

Ce texte a été rédigé, un peu avant pâques 2020, par Pascale Piérard du Centre culturel Ourthe et Meuse

2924ème jour de confinement

Je viens d’appeler mon papa pour lui souhaiter un bon anniversaire. Il a 100 ans !
La Reine Elisabeth vient de l’appeler par skype pour le féliciter.
Ses arrière-petits-enfants, les enfants de Manon et Sarah, ont fait un joli dessin. L’aide familiale l’a épinglé sur le mur tapissé de ses anciennes partitions.

J’ai reçu un courrier de l’office des pensions m’informant que je serais retraitée le mois prochain. Mais qu’au vu de la situation, je ne pourrais être fêtée. Je m’en doutais.
Cela fait huit ans que mes collègues et moi nous travaillons par skype.
Nous avons toutes des cheveux très très longs. Les miens étaient gris les premières années. Mais là : c’est blanc de blanc.
Elles me feront certainement une surprise. Je pense qu’elles ont écrit une chanson. C’est devenu à la mode de chez nous les chansons personnelles. Il y en a qui n’étaient pas connus et qui sont célèbres depuis qu’ils sont youtubeurs. Ce sont eux les stars. Les autres, ceux qui gagnaient anormalement leur vie lorsque corona s’est invité, ont vu leurs revenus rabotés.

On nous dit que cela va mieux mais on ne sait toujours pas qui l’a eu, qui l’a, qui l’aura. C’était quand même plus pratique avec la varicelle. Il y avait ceux à croûtes et les autres. Que ce soit devant la cour de l’école ou à l’église, on savait s’il fallait laisser une place vide et tirer sur la manche de son marmot afin qu’il ne se jette pas dans les bras de sa fiancée du moment.

Les adolescents ne sont plus allés à l’école depuis huit ans. Ils font jury central sur jury central. Et tout le monde réussit. Cela a moins d’importance qu’avant. On ne sait pas si cette génération-ci devra travailler ou pas. Ils ont appris à prendre le temps. Ils connaissent le nom des oiseaux, reconnaissent si c’est telle ou telle abeille qui vient butiner. Ils font des gâteaux, des gâteaux, à n’en plus finir.

L’État a créé des sociétés qui produisent des masques, des gels et surtout des crèmes pour les mains. On les a tellement lavées que tous nous avons des dermatites. Plus aucun parent ne dit à son enfant de couper l’eau quand il savonne ses mains. On savonne, on savonne et après on verra.

Le truc « restez chez vous » a tellement été bien appliqué que le gars qui donnait des infos à la radio à 17h sur le trafic a dû être licencié. Il n’a plus rien à faire. Le carrefour Léonard est le symbole de la vie d’avant.

On devrait pouvoir sortir un jour de chez nous… faute de s’en sortir…

Donovan s’est marié. Il a rencontré une fille qui descendait le village alors que lui venait chez Cyrille. Ils habitent une magnifique cabane qu’il a construite au fond du pré avec son ami Cyrille.

Nous serons bien vite aux fêtes de fin d’année. Je vais tirer au sort pour la cacahuète. Comme je suis seule, je tire toujours mon nom. Mais je fais l’étonnée au moment où je le découvre. Ma surprise est toujours intacte.

Je fais ma liste de courses le lundi. Je ne sors qu’une fois pour aller au magasin. Je dépose tout dans la voiture, laisse reposer les sachets dans le hall, range le tout dans le frigo, cuisine moi-même pour moi-même, range la table (c’est moi-même aussi qui la dresse), trie la vaisselle et m’assied ensuite dans mon fauteuil.

Ma sœur et mon beau-frère ont fini par prendre les parents de Francis chez eux. Ils ont quadrillé la propriété et chacun a son quartier temps libre.

Sincèrement, par rapport à d’autres, on a beaucoup de chance. On peut aller au théâtre depuis quelques mois. La ministre a racheté un stock de cabines téléphoniques au roi William Ier. On les a acheminées par bateaux. Elles sont transformées en salle de spectacle pour une seule personne.

Chacun chez soi pour ça aussi ….On aurait pu y penser plus tôt.

Il a fallu tout ça pour qu’on se rappelle qu’on aurait bien voulu aller à l’enterrement du voisin, que c’est quand même bien de jouer au scrabble avec son fils, que Mémé est quand même fort yéyé, qu’on peut manger du fait maison.
Qu’une sauce qui mijote cela sent bon, que c’est dur de ne pas serrer les gens qu’on aime dans ses bras, que les bébés ont besoin de câlins, que nous tiendrons si nous continuons à chanter, écrire, écouter de la musique, à parler, à nous dire notre attachement, à nous questionner, à nous fâcher, à refuser, à construire.

Et surtout à se dire que tout sera possible, comme on en aura envie, ensemble – après – avec des tables autour desquelles chacun pourra fêter des retrouvailles.

Pascale Piérard